L’énergie : enjeux et limites

Béatrice Touaux

 

Le confort que nous permet l’énergie et qui nous semble totalement normal, peut-il durer encore longtemps ? Pouvons-nous fermer les yeux sur les catastrophes écologiques que notre vie de consommation engendre ? Et sur les conditions de travail déplorables que cela impliquent sur les employés des pays en voie de développement ?

Primordiale et pourtant totalement reléguée à une facture de gaz ou d’électricité, l’énergie est le carburant de notre vie matérielle. Évidemment, sur la planète, nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne. Mais si nous nous focalisons sur les pays occidentaux, force est de constater que grâce à elle, nos vies n’ont rien à voir avec celles de nos grands-parents.

Qu’est-ce que l’énergie ?

 

C’est ce qui quantifie le changement d’état d’un système. C’est une grandeur physique qui permet de caractériser un changement d’un système (ex : changement de température, de vitesse, de forme, de composition chimique ou atomique, de champ magnétique…). Le système international utilise le joule comme unité pour mesurer l’énergie mais usuellement on parle en kilowattheure (kWh).

L’énergie[1] utilisée par l’homme avant le début de l’ère industrielle (1800) était uniquement renouvelable. Sous nos latitudes, nous n’utilisions que le vent, le bois, le soleil ou l’hydraulique.

L’énergie est une grandeur physique et les lois de la physique sont inchangeables. Le 1er principe de la thermodynamique est la loi de conservation de l’énergie, c’est-à-dire qu’au cours d’une transformation, l’énergie n’est ni créée ni détruite : elle peut être convertie d’une forme en une autre (travail, chaleur) mais la quantité totale d’énergie reste invariable. Puisque l’énergie n’est pas créée, cela veut dire que l’on doit la trouver dans l’environnement, puisqu’elle n’est pas détruite, elle est convertie en travail mécanique et en chaleur, par exemple.

Notre corps est le premier convertisseur. Les aliments nous apportent l’énergie et notre organisme les transforme pour produire un travail physique et de la chaleur.

C’est ainsi que l’homme a fonctionné pendant des millénaires. Nous n’avions rien d’autres que des bras et des jambes pour nous déplacer, pour construire, pour cultiver… Bien évidemment, la main d’œuvre n’était pas toujours payée et le seul moyen pour certains de bâtir des empires était d’avoir des « esclaves ».

L’homme a également utilisé les animaux, principalement pour l’agriculture, et conçu des machines fonctionnant aux énergies primaires (c’est-à-dire une énergie que l’on utilise telle qu’on la trouve dans la nature – le soleil, le vent et l’eau – mais qui nécessite un mécanisme pour la transformer). Il a donc créé des moulins à vent ou à eau pour faire fonctionner des meules, ou des voiliers pour se déplacer sur les mers… Bref, l’homme a transformé, modelé son environnement uniquement grâce aux énergies renouvelables.

Il y a un peu plus de 200 ans (date de la 1ère révolution industrielle), nous n’étions qu’un milliard sur la planète et les 2/3 de la population étaient dans les champs.

Les années 1870-1910 voient le début de la seconde révolution industrielle avec l’utilisation du pétrole et la conception du moteur à combustion, mais également de l’électricité et la création de la dynamo et de l’ampoule à incandescence.

L’agriculture se mécanise et les bras devenus inutiles dans les campagnes se déplacent vers les villes pour travailler dans les manufactures.

Une personne réalisant un travail physique à la seule force de ses bras et de ses jambes produit maximum 100kWh par an, un litre de pétrole fournit 10kWh, donc 10 litres de pétrole fournissent l’équivalent du travail d’une personne pendant une année complète.

Vive le pétrole !

Quelle est notre consommation ?

 

Ce qu’il faut visualiser, c’est que nous avons un « monde de machines » qui travaillent à notre profit. Par exemple, la fabrication de nos vêtements nécessite de l’énergie, principalement sous forme de pétrole ou de charbon. En effet, il faut faire fonctionner : la machine agricole qui va ramasser le coton, ou l’usine chimique pour fabriquer les fibres synthétiques, la machine qui va tisser ou fabriquer le tissu, les machines pour couper le tissu et le coudre, les teintures, le transport à toutes les étapes, les cartons et plastiques d’emballage… Et c’est comme cela pour tout. Faites ce petit exercice pour quelques gestes de votre vie quotidienne et vous comprendrez comment tout est imbriqué et comment l’énergie est devenue vitale dans nos sociétés de consommation.

Les machines prennent de plus en plus de place dans notre monde et utilisent les combustibles fossiles pour fonctionner. Il faut donc comprendre clairement que plus on utilise de machines, plus on consomme d’énergie. L’homme n’est plus qu’un pilote de machines. Le pétrole, le gaz sont des enjeux économiques cruciaux.

Ce qui nous parait banal est en réalité extrêmement complexe : l’énergie est primordiale. Le train de vie d’un Belge l’amène à consommer environ 60 000kWh d’énergie par an, soit, si l’on convertit ce chiffre en bras humains, l’équivalent de 600 personnes (60 000 kWh/100 kWh pour un homme) qui travailleraient uniquement pour une personne toute l’année. 10 Millions de Belges, 600 « esclaves » par personne, soient 6 milliards d’habitants en Belgique ! La moyenne mondiale est de 20 000kWh, soient 200 personnes par habitant (1 400 milliards d’habitants sur terre !).

 

Les énergies renouvelables à la même échelle que le pétrole ?

 

Nous n’avons jamais cessé (voir graphique) de consommer des énergies fossiles. Les accords pour le climat n’y changent rien. Aucune énergie n’en remplace une autre, mais au contraire elles s’additionnent.

L’hydrogène n’est pas disponible sous forme d’énergie immédiatement utilisable et sa transformation nécessite trop d’énergie fossile, ce n’est donc pas rentable pour le moment.

Les énergies renouvelables[2] comme le vent et le soleil ne peuvent pas être utilisées seules car elles dépendent de la nature et ne produisent pas une énergie en continu. On dit donc qu’elles ne sont pas pilotables. De plus, comme nous le signalions dans un précédent CALepin, la fabrication des panneaux solaires ou des éoliennes utilisent des matières premières (métaux, composés chimiques, …) qui nécessitent des extractions lourdes (donc des machines à énergies fossiles), des quantités d’eau importantes et des produits chimiques polluants pour isoler les composés. Polluer ailleurs pour être propres chez nous n’est pas un bon calcul quand nous habitons tous sur le même vaisseau !

Pour Jean-Marc Jancovici, « très clairement, choisir une énergie, c’est choisir un type de transformation et donc choisir des avantages et des contreparties. N’importe quelle énergie est sale si on l’amène à un niveau suffisant d’utilisation, n’importe laquelle ! ».

Les énergies sont gratuites, ce que nous payons c’est le travail des sociétés qui les extraient et les transforment. Pour qu’une énergie soit bon marché, sa source doit être très concentrée avec peu de barrières d’accès à franchir. Le pétrole est idéal, on creuse, il jaillit (c’est moins évident aujourd’hui que les gisements facilement accessibles sont plus rares). Plus une énergie est diffuse, plus elle coûte chère à extraire. Pour la même quantité d’énergie, l’énergie provenant d’une éolienne est à 7cts/ kWh et 0,3 cts/kWh pour le pétrole.

Clairement, si nous voulons fonctionner uniquement avec des énergies renouvelables, même avec du matériel moins énergivore, il faudra diminuer notre consommation, donc envisager une décroissance économique.

Les énergies fossiles

 

Comme le rappelle Jean-Marc Jancovici : « Le bois est toujours utilisé mais dans une moindre mesure. Les 2/3 de charbon alimentent les centrales électriques et 10% servent à la sidérurgie. Le pétrole est l’énergie de la mobilité car il a le meilleur ratio énergie transportée par unité de volume. Il est liquide et facilement stockable. 98% des transports utilisent le pétrole. Ces énergies fossiles nous ont permis de développer une capacité productive gigantesque. Elles ont changé la vie de l’humanité. »

Elles nous ont permis de passer d’un milliard d’habitants en 1800, à 2 milliards en 1930 puis 3 en 1960 jusqu’à plus de 7 milliards aujourd’hui.

Le problème est que les ressources ne sont pas infinies et que notre économie est basée sur la croissance en partant du postulat que l’énergie et les autres ressources sont infinies. De plus, tous les sous-produits indésirables dus à cette capacité d’action, c’est-à-dire toute la pollution due à la production, ont été multipliés de manière exponentielle. Nous avons dû supprimer beaucoup de surface pour produire, au détriment des autres êtres vivants impliquant – entre autre – une chute importante de la biodiversité.

Malheureusement, nous sommes dans un système fini régit par les lois de la physique. Notre système a été mis hors d’équilibre par un appétit économique sans bornes et le confort d’une partie de la population au détriment de l’autre. Pour Jean-Marc Jancovici, « le monde tel qu’il est aujourd’hui est instable et deux possibilités s’offrent à nous : j’attends que l’instabilité arrive comme elle a envie d’arriver et je la subis ou je déclenche l’instabilité dans les limites de ce que j’arrive à contrôler ».

Notre système basé sur le tertiaire est-il moins énergivore ?

Pour Jean-Marc Jancovici, « un monde riche en emploi de service n’est pas un monde dématérialisé, c’est totalement l’inverse. En effet, un emploi de service n’existe pas sans flux physique. Si nous prenons un enseignant, il faut construire une école, transporter l’enseignant et les élèves, chauffer l’établissement, fabriquer du matériel comme des crayons, des cahiers, des livres ou aujourd’hui des tablettes ou des ordinateurs… Un médecin à l’hôpital implique la construction d’un bâtiment, des machines (radio, RMN, …), des médicaments, des transports, de la nourriture, du matériel… » Ces systèmes impliquent énormément de flux à gérer donc énormément d’énergie.

Notre société tertiaire fonctionne grâce aux transports raccourcissant l’espace et le temps. En août 2019, la Belgique[3] comptait près de 6 millions de véhicules privés, plus de 800 000 véhicules utilitaires pour le transport de marchandises, sans oublier les tracteurs, les motos, les bus, soit près de 7 millions de véhicules sur notre territoire (51% diesel, 46% essence, 0,02% hybride, 0,002% gaz, 0,002% électrique).

Croire que l’électricité va remplacer 97 % du parc automobile belge, soit plus de 5 millions de voitures est tout simplement irréaliste. Le graphique suivant nous montre l’évolution de nos mœurs vis-à-vis du véhicule individuel. C’est dans les années 50 que la voiture a supplanté la marche comme mode de transport en termes de passager par kilomètre et par jour. La voiture individuelle est devenue symbole de liberté, ce n’est pourtant pas l’impression que cela donne quand on voit la tête des automobilistes dans les bouchons !

L’administration américaine de l’énergie (EIA) a publié en septembre 2019 ses prévisions[4] sur l’énergie dans le monde en 2050. Pour elle, la consommation mondiale d’énergie primaire va augmenter de 47%. La moitié de cette demande serait due à la Chine et l’Inde, une partie serait imputée aux pays de l’OCDE* et le reste aux pays « hors OCDE », à cause « d’une forte croissance économique, un accès accru à l’énergie et une croissance démographique rapide ». Toujours selon ces prévisions, la demande augmenterait pour toutes les sources d’énergie y compris fossiles qui représenterait 69% de la consommation en 2050. L’EIA ajoute que « les engagements en matière d’émissions mondiales de CO2 ne seront pas atteints et les émissions de gaz à effet de serre augmenteront de 0,6% par an entre 2018 et 2050 ». Joli scénario en perspective !

En conclusion

 

Malheureusement, la tendance donne raison à l’EIA. Nous ne sommes pas capables d’arrêter la frénésie consumériste qui nous entraine à vouloir toujours plus. Nous mettons notre planète sens dessus dessous pour en extirper la moindre valeur marchande, la moindre goutte d’énergie.

Pourtant, comme le dit Aurélien Barrau5, « nous ne parlons que de la croissance de la production. Il n’y a pas de réalité économique, il y a des conventions économiques. Si l’on décide de changer les règles du jeu, les règles du jeu changent instantanément. Par contre, l’augmentation de température est une réalité scientifique, on ne peut pas la changer… Si face à la fin du monde (ndlr : tel que nous le connaissons aujourd’hui), les humains ne sont pas capables de revoir leur convention alors effectivement tout est perdu ». Pour lui, il ne faut pas compter sur un miracle technologique : « Évidemment que des améliorations techniques ponctuellement peuvent être bien venues mais LA solution technique n’existe pas car rien ne laisse aujourd’hui rationnellement présager qu’une telle solution est en train d’être élaborée sur terre […]. C’est d’ailleurs la sur-technologie qui est une cause de l’effondrement. Comment pourrait-elle en être la délivrance ? ».

Les questions sont : quel monde voulons-nous ? L’énergie est une chose, son utilisation en est une autre. Sommes-nous prêts à hiérarchiser nos priorités ? Est-ce qu’au nom de la liberté, plutôt des libertés, nous sommes prêts à faire n’importe quoi ? Est-ce que toutes les libertés se valent ? Est-ce que la liberté de consommer et donc de polluer et d’asservir ici et ailleurs doit être défendue au même niveau que la liberté d’expression, par exemple ? Quand commencerons-nous à faire des choix viables ? Allons-nous subir ou réagir ?

Sources :

[1] L’énergie – cours des mines 2019 de Jean Marc Jancovici
[2] « Atteindre 100% d’électricité renouvelable est aujourd’hui impossible » sur transitionsenergies.com
[3] Statistiques du Parc de véhicules statbel.fgov.be
[4] « La consommation d’énergie augmentera de 50% dans le monde d’ici 2050 » dans transitionsenergies.com
[5] Conférence d’Aurélien Barrau « Comment habiter maintenant la terre ? » Les Grandes Conférences Liégeoises

 

Mtep = Million de tonnes équivalent pétrole

OCDE = l’organisation de coopération et de développement économiques est une organisation internationale d’études économiques, dont les pays membres – des pays développés pour la plupart – ont en commun un système de gouvernement démocratique et une économie de marché.

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