Mehdi Toukabri
Suite à la formation du tout nouveau gouvernement fédéral et de l’accord établi entre les 5 partis le composant (MR, Les Engagés, N-VA, CD&V et Vooruit), le Centre d’Action Laïque n’a pas tardé à réagir et à sortir, dans la foulée, son analyse de l’accord gouvernemental. Son titre « l’avenir ne s’éclaire pas pour les laïques » est assez évocateur.
Interview de Lionel Rubin, directeur adjoint à la cellule Etude et Stratégie du Centre d’Action Laïque.
Pourquoi avoir choisi un titre aussi pessimiste et alarmant ?
Lionel Rubin : Le titre « l’avenir ne s’éclaire pas pour les laïques » émane d’abord d’un constat. Suite à la publication de la déclaration de politique gouvernementale de l’Arizona, nous avons pu l’analyser au regard du mémorandum, des priorités et des valeurs du Centre d’Action Laïque. À partir de ce moment-là, nous avons pu constater que toute une série de mesures proposées dans cet accord sont inquiétantes et que nous ne nous dirigeons pas vers une société que nous estimons plus juste et plus solidaire. Nous avons quelques craintes pour l’avenir et celui-ci ne semble pas s’éclairer pour nous, laïques. Le lien avec le slogan « l’avenir s’éclaire » du Mouvement Réformateur (MR), gagnant des élections, et qui porte plus que tout autre ce projet gouvernemental au niveau francophone est ici mis en avant. Ce qui n’empêche pas que certaines mesures proposées soient bonnes et dont l’intention soit louable.
À la lecture de cet accord de gouvernement, pensez-vous que l’on va pouvoir réussir à refaire société ?
LR : C’est effectivement compliqué de faire des prédictions. L’idée de refaire société partait aussi d’un constat. Il y a quatre ans, la pandémie de Covid-19 a mis au jour et a accentué toutes les fragmentations sociétales. En particulier le fossé entre les plus vulnérables et les mieux lotis. Dans ce contexte, le mouvement laïque s’est interrogé sur comment refaire société.
Évidemment, c’est de nouveau au prisme de nos valeurs, c’est-à-dire la liberté pour chacun, l’égalité entre les individus et puis la solidarité aussi entre ceux-ci. Avec un socle commun qui a toujours été le nôtre et qui est le fil rouge qu’on tisse depuis des années : la protection de l’état de droit, des libertés fondamentales et l’exercice effectif des droits fondamentaux.
C’est donc selon ce prisme qu’on conduit toute notre action et tout notre plaidoyer. Donc est-ce qu’on va pouvoir refaire société ? Au vu de l’accord de gouvernement, on a l’impression que les mesures qui sont envisagées doivent toujours se faire au détriment d’un autre public.
C’est précisément là qu’on cultive cette fragmentation de la société. Typiquement, lorsque l’on parle de notre sécurité sociale, dans les mots utilisés « notre modèle social doit être pérennisé », mais que cela doit passer par une réduction de l’immigration. « La classe moyenne doit être préservée », mais que cela doit se faire au détriment des allocataires sociaux.
En fait, on s’aperçoit qu’il y a une dynamique latente au sein de cet accord de gouvernement. Un souhait de réaliser certaines mesures pour tel public au détriment de tel autre public ou au détriment de telle autre chose. Nous pensons qu’il y a moyen de refaire société, tous ensemble et que personne ne doit être délaissé pour y parvenir.
On perçoit aussi dans votre analyse, et à fortiori dans votre explication, une dénonciation d’un certain discours d’extrême droite présent au sein de l’accord de gouvernement. Lorsque, par exemple, il y est fait référence d’une opposition du « eux » au « nous ».
LR : Soyons de bons comptes. Je pense qu’il n’a pas fallu attendre, évidemment, cet accord de gouvernement pour comprendre que la fenêtre d’Overton1 était sans cesse en train de s’ouvrir vers la droite et l’extrême droite. Je pense que c’est une dynamique mondiale. Il se fait que cet accord de gouvernement a juste levé le voile de la radicalisation de la droite dans nos sociétés.
Il est vrai que nous sommes inquiets. Typiquement, dans les mesures qui sont envisagées en matière d’asile et d’immigration, on a clairement des mesures qui, il y a 20 ans, ne seraient jamais passées. Parce qu’il y a une sorte de porosité qui s’installe entre certaines mesures dites à droite et d’autres dites à l’extrême droite. L’exemple du zeventig puntenplan (plan en 70 points pour diminuer l’immigration) du Vlaams Blok de 1992 qui, désormais, sont quasiment toutes intégrées dans certains programmes politiques de partis démocratiques.
Donc, c’est évidemment tout l’enjeu, c’est d’être attentif et de ne pas mettre tout le monde dans le même panier. Parce que l’extrême droite répond à des critères bien précis et à des grilles de lecture bien précises qu’il est bon de rappeler. Nous suivons la grille de Benjamin Biard, politologue au CRISP : la volonté de faire une société inégalitaire, un nationalisme très fort et l’utilisation de la force envers les piliers démocratiques. Donc, il faut faire attention aux amalgames et ne pas dire à tout bout de champ : « c’est de l’extrême droite ». Mais par contre, il faut être vigilant par rapport aux mesures qui sont teintées de cet extrémisme-là.
La question de l’État de droit, du respect des socles et des valeurs démocratiques, ces prochaines années sera, pour nous, également très présente.
Quelles sont les principales critiques positives et négatives faites à l’égard de cet accord Arizona ?
LR : Pour les points négatifs, je dirais qu’ils sont trois.
Je l’ai dit. C’est d’une part que les mesures sont souvent envisagées en matière d’opposition des publics vulnérables et d’autres publics. Le deuxième, c’est qu’il y a un problème aussi de fait, de véracité. On voit qu’il y a des politiques qui vont être menées et qui ne répondent pas aux études scientifiques. Typiquement, l’augmentation des places de prison. On sait que plus on crée des places de prison, plus on a de la surpopulation. Donc ça ne sert à rien. Pareil pour l’apport bénéfique des migrants sur notre économie et le choix gouvernemental d’être plus strict envers cette population. Et troisième point, c’est cette fenêtre d’Overton qui sans cesse s’agrandit. Je n’ai pas encore parlé de l’appauvrissement des femmes prévu par nos gouvernants.
On voit qu’on peut maintenant parler de visite domiciliaire, d’affaiblissement des corps intermédiaires comme les syndicats, les mutuelles, etc.
Après, il y a d’autres intentions qui sont très louables et qu’on a saluées. Certains encadrements en matière éthique. Le gouvernement ambitionne d’avancer, par exemple, sur les lois euthanasie. Il parle de respect de l’état de droit plusieurs fois dans l’accord. C’est important et nécessaire, dans l’ambiance actuelle, de répéter ces thématiques.
Il y a, par exemple, toute une partie qui concerne les droits de la communauté LGBTQIA+ qui est fournie et assumée. On peut aussi souligner positivement les éléments de l’accord sur l’accès aux soins de santé.
Donc tout ça, ce sont des choses, évidemment, qui sont positives et donc qu’il faudra soutenir plus que de raison.
L’analyse complète de l’accord de gouvernement du Centre d’Action Laïque est à retrouver sur : www.laicite.be/lavenir-ne-seclaire-pas-pour-les-laiques
Sources :
1. La fenêtre d’Overton, aussi connue comme la fenêtre de discours, est une métaphore qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société donnée.