La 5G : vers un monde téléguidé ?

Suite à un courrier de nos lecteurs nous demandant si nous pouvions aborder le sujet très tabou de l’électrosensibilité, nous nous sommes dit que la 5G pouvait être un sujet intéressant à traiter pour parler à la fois de nouvelles technologies, de sécurité, d’enjeux géopolitiques et de santé. Cette technologie est très controversée, allons y voir de plus près.

Ces derniers temps, des publicités sur la 5G fleurissent un peu partout. Nous entendons parler des pressions, voire des menaces de Trump sur l’Europe et le reste du monde, au sujet de Huawei, géant chinois des technologies de l’information et de la communication. Ce sujet est devenu un enjeu géopolitique de premier ordre.

5G pour 5ème génération :

La 1G nous a permis de téléphoner, la 2G d’envoyer des sms, la 3G de communiquer via Internet, la 4G d’avoir la vidéo et autres gadgets. Et la 5G ? Cette technologie n’a plus rien à voir avec les générations précédentes.

Elle est plus performante, grâce entre autres à :

  • Un très haut débit de données (10 à 100 fois plus qu’aujourd’hui)
  • 1000 fois plus de bande passante (= quantité maximale de données transférées)
  • Un délai ou temps de latence infime (1milliseconde) rendant possible les communications quasi en temps réel.

Concrètement, hormis le fait que le temps de téléchargement d’un film prendra quelques secondes au lieu de quelques minutes, cette révolution des télécommunications ne s’adresse pas directement à l’utilisateur lambda mais bien au monde de l’industrie. La 5G doit avant tout permettre de mettre en contact des véhicules autonomes, des robots, des outils de réalité virtuelle, des drones, tous les objets interconnectés(1)… Elle va donc créer et absorber d’énormes quantités de données et devra supporter un nombre croissant de connexions.

Comment cela fonctionne ?

Le nombre d’utilisateurs va grandissant, les applications et tout ce que l’on peut faire avec un GSM accroissent le volume de données. De plus, pour nous faire acheter des objets connectés – dont nous ne sommes qu’au balbutiement – un temps de réaction presque instantané est nécessaire. La technologie sans fil 5G va donc utiliser :

  • Des fréquences et plus particulièrement les ondes millimétriques qui sont de plus hautes fréquences que celles utilisées en 4G. Il faut également un plus large spectre pour augmenter les canaux de transmission. Le problème est que ces ondes hautes fréquences sont bloquées par un grand nombre d’obstacles comme les murs ou même les arbres. Elles sont également sensibles à la pluie. Il va donc falloir multiplier les antennes « small cell » (2)
  • Des petites antennes « small cell » installées partout (dans les écoles, les hôpitaux…) pour récupérer et émettre les signaux
  • Le « massive MIMO » (pour entrées multiples, sorties multiples) pour gérer des centaines de canaux et connecter un nombre important d’objets. Le problème est que ces canaux interfèrent les uns avec les autres et il faut donc le beamforming
  • Le beamforming est une technologie qui permet de focaliser les ondes en faisceau précis vers chaque objet, ou plus simplement sert à concentrer le signal wifi dans une direction spécifique

Ce système est d’une grande complexité, il va faire intervenir l’intelligence artificielle pour gérer l’ensemble des informations et leurs interactions.

Plus d’objets connectés, plus de données, plus vite, voilà ce que nous promet la 5G. C’est pourquoi elle est appelée : technologie de rupture.

Pour quoi faire ?

Comme évoqué plus haut, cette 5G a pour but de déployer massivement l’internet des objets dans le domaine de la mobilité, de la réalité augmentée, de la production industrielle… comme l’assistance à la maintenance via la réalité augmentée, le développement des fermes de robots industriels, le pilotage des véhicules autonomes (cf. CALepin 89 sur l’Intelligence Artificielle), une opération chirurgicale à distance, les hologrammes (comme dans Stars Wars)… Evidemment, le pied est dans la porte, nous sommes loin de pouvoir imaginer tout ce qui reste à inventer.

Où en sommes-nous ?

La publicité annonçant l’arrivée de la 5G bat son plein mais toute cette technologie n’est pas encore installée. Même si, une fois adaptée, l’infrastructure actuelle 4G servira aussi de support à la technologie 5G, la mise en place de tout ce système sera longue, ne serait-ce que pour installer un nombre important d’antennes. Pour la 4G, nous ne sommes pas, en Europe, tous logés à la même enseigne. La Belgique avec 98% de couverture 4G est très bien située, la France pour le très haut débit ne représente que 31% des accès internet.

Il n’existe pas encore chez nous de téléphone 5G à la vente. Les pays ont ou vont attribuer aux opérateurs télécoms les fréquences nécessaires pour la technologie 5G. En Allemagne, 4 opérateurs ont payé, en tout, plus de 6,5 milliards d’euros à l’Etat. La France attend fin 2019 pour passer aux sélections et la Belgique ne semble encore nulle part sur la question. Dans la DH du 8 juillet dernier, un article rappelait que « la justice européenne a condamné la Belgique à une astreinte journalière de 5000€ pour la non transposition partielle d’une directive de 2014 sur les réseaux de communications électroniques à haut débit ». Mais pour Rudi Vervoort, la Région de Bruxelles-capitale n’est pas compétente pour transposer cette directive, c’est une compétence fédérale. Bref, on n’est pas « sortis de l’auberge » !

Les objectifs de la Commission européenne, « Europe connectée : objectif 2025 », sont que :

  • Les principaux moteurs socio-économiques comme les écoles, le transport, les services publiques, … devraient pouvoir disposer de connexions gigabit à très haut débit.
  • Tous les foyers européens, ruraux ou urbains, devraient avoir accès à une connexion offrant une vitesse de téléchargement d’au moins 100Mbps…
  • Toutes les zones urbaines, ainsi que les principaux axes routiers et ferroviaires, devraient disposer d’une couverture 5G ininterrompue. En tant qu’objectif intermédiaire, la 5G devrait être commercialement disponible dans au moins une grande ville de chaque pays de l’Union en 2020.

La pression est énorme, nous sommes à 4 mois de 2020 et il ne suffit pas de dire « yaka » pour que cela soit mis en place. La Belgique est déjà à la traine, mais les autres ne sont pas très loin devant. Le budget est colossal, l’Union européenne finance à hauteur de 700 millions d’euros et le secteur privé pour plusieurs milliards.

Y a-t-il des risques ?

Santé

Déjà, la 4G posait question en ce qui concerne la santé. Les différentes études ne semblent pas probantes.

Selon l’OMS « le principal mécanisme d’interaction entre l’énergie des radiofréquences et le corps humain est l’échauffement des tissus. Aux fréquences utilisées par les téléphones mobiles, la majeure partie de l’énergie est absorbée par la peau et les autres tissus superficiels, ce qui se traduit par une augmentation négligeable de la température dans le cerveau ou tout autre organe du corps… Il existe quelques signes d’un risque accru de gliome pour les 10% d’usagers dont le nombre d’heures cumulées d’utilisation était le plus élevé, bien qu’aucune tendance systématique de risque accru n’ait été établie pour une plus longue durée d’utilisation. Les chercheurs ont conclu que les biais et les erreurs limitent la validité de ces conclusions et ne permettent pas une interprétation de causalité. Se fondant en grande partie sur ces données, le CIRC (Centre international de Recherche sur le Cancer) a classé les champs électromagnétiques de radiofréquence dans la catégorie des cancérogènes possibles pour l’homme (Groupe 2B), catégorie utilisée lorsqu’on considère comme crédible un lien de cause à effet, mais sans qu’on puisse éliminer avec une certitude raisonnable le hasard, un biais ou des facteurs de confusion. » En résumé, nous ne savons pas grand-chose. Le nombre de personnes électrosensibles augmente et nous n’avons pas de raisons de penser qu’ils simulent. Leur souffrance est bien réelle. Très récemment, l’échevin de l’environnement de la commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve a décidé de publier un « cadastre » des mesures des ondes émises par les antennes se trouvant sur ce territoire. Les seuils d’émission sont respectés (en fonction de la législation).

Pour ce qui est de la 5G, même si les opérateurs se veulent rassurants, le nombre grandissant d’antennes, d’appareils… nous oblige à rester vigilants.

D’ailleurs plus de 180 scientifiques et médecins de 37 pays ont demandé un moratoire sur le déploiement de la 5G. La Suisse est très inquiète à ce sujet et un nombre important de collectifs anti-5G voit le jour.

Très clairement, nous servirons une fois de plus de cobayes et le reste de la faune et de la flore aussi, car nous oublions trop souvent que nous ne sommes pas la seule espèce vivant sur cette planète.

Anecdotique ou pas, les patrons de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles à pédagogie Steiner-Waldorf où les écrans et tablettes sont bannis et donc loin de toute onde.

Liberté individuelle et éthique

C’est un sujet essentiel. Si certains peuvent être séduits par cet avenir digne des plus grands films de science-fiction, nos libertés individuelles risquent d’en prendre un sacré coup. On saura tout sur nous. Avec l’e-médecine et les objets connectés, nos « constantes médicales » seront offertes. Notre corps, notre vie, même nos « pensées » n’auront plus aucun secret pour le système. C’est déjà le cas, me direz-vous, mais à une autre échelle. Avons-nous envie de vivre dans le monde de « Minority report » ? Ce n’est pas du délire, le problème de la reconnaissance faciale et des algorithmes associés sont un enjeu politique important. Petit à petit, nous laissons nos vies dépendre de plus en plus des algorithmes, des objets, attention à ne pas perdre notre humanité. De plus, qu’on le veuille ou non, on nous impose cette technologie. Peu de gens aujourd’hui peuvent faire le choix de ne pas avoir de smartphone. Nous sommes dans un monde de surenchère où la peur de ne pas être dans la norme nous oblige à consomme encore et encore. Nous nous jetterons sur les objets connectés car ils nous seront vendus comme nécessaires à notre bien-être. Loin de « c’était mieux avant », il faut aiguiser notre esprit critique dans un monde complexe rendu volontairement binaire (« tu es pour ou tu es contre ! »). La fracture nord-sud sera encore plus flagrante. On va nous dire « voyez comment ce chirurgien a sauvé une vie à des milliers de kilomètres grâce à un robot », mais jamais on ne va nous parler des personnes – souvent des enfants – qui travaillent dans d’affreuses conditions pour récupérer les métaux rares utilisésdans ces futures machines. On ne nous parlera pas non plus des guerres économiques, géopolitiques pour obtenir l’énergie nécessaire au fonctionnement de tout ce système. Si on a le malheur d’être dans le doute, on est forcément un empêcheur de tourner en rond, quelqu’un contre le progrès (mais lequel ?). Il est temps d’ouvrir les yeux !

Sécurité nationale

Les états européens ont pris conscience du risque d’espionnage. Comme le signale Etienne Wery sur le blog Droit & Technologies, « La 5G, c’est un enjeu économique important : selon certaines études, la 5G devrait générer quelque 225 milliards d’euros de recettes dans le monde en 2025. Elle constitue de ce fait un atout majeur pour permettre à l’Europe d’affronter la concurrence sur le marché mondial. Il y a encore un autre enjeu dont on parle moins et qui est pourtant critique : la sécurité des réseaux. Si une large part de l’économie d’un pays repose sur le réseau mobile, des informations parfois très sensibles circulent par ce biais, et des objets connectés critiques peuvent être pilotés à distance par ce biais, il est fondamental d’assurer le niveau le plus élevé de sécurité. » Sur le blog 01net.com de février 2019, on peut lire que « pour Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Economie et des Finances (Fr) « La 5G est au coeur d’un enjeu de souveraineté et de sécurité ». Le ton du gouvernement a subitement changé : plutôt que de mettre en avant les bénéfices à venir de cette technologie, il ne perd plus une occasion depuis le mois de décembre d’insister sur les dangers supposés du futur standard de téléphonie mobile. Qui ferait à la fois planer une menace sur la souveraineté nationale mais aussi sur des applications critiques. ” Chacun doit avoir conscience que les risques de captation des données sont réels. Chacun doit aussi avoir conscience que l’enjeu, c’est la sécurité de technologies de rupture comme le véhicule autonome ” ». Paradoxalement, Gilles de Kerchove, coordinateur de la politique antiterroriste de l’UE, met en avant le risque de voir la 5G réduire les capacités de la police et des services de renseignements à identifier et localiser les smartphones. Cette nouvelle technologie rendrait quasi impossible les repérages de communications, d’écoutes et de localisations qui sont indispensables dans la lutte contre les criminels et les terroristes.

Les enjeux politico-économiques

La guerre commerciale sino- américaine

La guerre économique est déclarée, les enjeux sont colossaux, il s’agit de la gestion future de la planète. Nous avons tous entendu et compris que Donald Trump n’accepte pas que la Chine dépasse les USA dans cette course à la 5G. Huawei est capable de répondre dès à présent à cette nouvelle demande. Les USA ne veulent pas que ce leader arrive chez eux et s’implante également en Europe. Il n’y a pas d’enfants de choeur dans cette guerre, Huawei est soupçonné d’espionner pour la Chine et il est vrai que son PDG, Ren Zhengfei, est membre du Parti Communiste chinois et a été technicien militaire dans l’Armée Populaire de Libération. L’Etat chinois contribue d’ailleurs à l’expansion de Huawei hors de Chine. Il est techniquement faisable par tous les équipementiers (chinois ou américains) d’installer des backdoors (portes d’entrée secrètes à distance) pour écouter les conversations de ceux qui utilisent leur réseau.

L’administration Trump a mis Huawei sur liste noire et interdit aux entreprises américaines de vendre des équipements technologiques comme certaines puces électroniques pour les téléphones. Elle menace également l’Europe et l’oblige à remettre en cause les contrats déjà passés avec Huawei. Sous couvert de risque pour la sécurité nationale des USA, elle souhaite bannir les équipementiers télécoms qui utilise du matériel chinois pour la 5G. Ainsi les sociétés européennes comme Nokia ou Ericsson devrait relocaliser leur production hors de Chine. L’Inde pourrait profiter de cette relocalisation aussi bien pour les sociétés européennes qu’américaines.

L’Europe prise en tenaille

L’Europe est victime de ce chantage américain. En mars 2019, l’ambassadeur américain à Berlin a demandé au ministre de l’industrie allemande de choisir entre les équipements de Huawei et son maintien au partage d’informations sensibles que les USA livrent à leurs alliés. Si l’Allemagne continue à travailler avec l’équipementier chinois, elle ne sera plus considérée comme un allié loyal. Les américains font peur aux Britanniques avec les risques d’espionnage. Mais le gouvernement britannique a répondu « qu’il n’y a pas d’autres industriels que les chinois, capables de mener à bien un tel projet d’équipement et notamment l’installation du premier réseau britannique. » En Europe, la Finlande avec Nokia est le pays le plus avancé dans la démarche. La France – qui est loin de couvrir le territoire avec la 4G – a plus peur du « Shutdown », c’est-à-dire d’une coupure du réseau à distance que de l’espionnage. Les USA ne sont pas en avance dans la mise au point de la 5G. Les chinois sont sans conteste leader sur ce marché. Plutôt que de voir des parts de marché s’envoler, les USA, à tort ou à raison, préfèrent créer un climat de peur et de tension. Les européens sont dépendants de la pression américaine et du savoir technologique chinois.

En résumé :

Vous l’avez bien compris l’arrivée de la 5G dans nos vies n’est pas un sujet anodin, les conséquences sont nombreuses. Nous avons effleuré quelques problématiques qui concernent cette nouvelle technologie et il est de notre devoir de réfléchir en toute connaissance de cause sur ce que nous sommes prêts à accepter pour nous et les générations futures. Y a-t-il une autre alternative à un futur ultra connecté réservé à quelques privilégiés et la peur de certains d’un retour au « moyen âge » ?

Béatrice Touaux

  1. Appelés communément IoT = Internet of Things
  2. Small cell = petite cellule est un point d’accès radio contrôlé par l’opérateur, déployée à l’intérieur ou l’extérieur.
  3. Les small cells complètent le réseau macro pour améliorer la couverture et prendre en charge de nouveaux services. Elles augmenteront la capacité, la densité et la couverture du réseau, notamment à l’intérieur.

Pour en savoir plus :

  • Everything You Need to Know About 5G par IEEE Spectrum
  • 5g : tout ce qu’il faut savoir en 10 questions par Sébastien Gavois sur Nextinpact.com
  • 5G for Europe Action Plan ec.europa.eu
  • Réalisation d’un projet de plan national de déploiement du réseau internet rapide et ultra rapide
  • L’Europe et la 5G : passons la cinquième ! Note de mai 2019 Institut Montaigne
  • Les champs magnétiques affectent les cellules humaines par Marie-Céline Ray pour Futura Santé
  • La 5g est-elle dangereuse pour notre santé ? par Amélie Charnay pour 01net.com
  • Champs électromagnétiques et santé publique : téléphones portables par l’Organisation Mondiale de la Santé
  • Ottignies-Louvain-la-Neuve publie un cadastre de ses ondes GSM par Stéphanie Vandreck pour RTBF.be
  • EU 5G Appeal : Scientifiques et médecins alertent sur de potentiels graves effets sanitaires de la 5G Scientist Appeal for 5G Moratorium
  • Nouvelles technologies et transition numérique, l’illusion technocratique à la lumière de la 5G d’Alexandre
  • Penasse pour Kairos
  • La 5G c’est bien… la 5G sécurisée c’est mieux par Etienne Wery
  • La 5g pose-t-elle un problème de sécurité nationale par Amélie Charnay et Gilbert Kallenborn pour 01net.com
  • La 5g est-elle une menace pour la sécurité de l’union européenne par Thomas Estimbre pour Labofnac
  • La 5g, un enjeu capital dans la guerre économique sino-américaine ? par Amid Faljaoui pour RTBF.be
  • « Les affaires continuent » dans la 5g malgré les sanctions américaines, affirme Huawei, AFP sur rtl.be
  • Philippines : un operateur lance la 5g avec de la technologie huawei par Le Figaro avec AFP
  • Dans la guerre usa-chine sur la 5g, l’europe est incapable d’inventer son independance face à huawei par Jean-Marc Sylvestre pour Atlantico
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