Grandir libre de (ne pas) croire1

Mehdi Toukabri

Au-delà des bancs d’école, l’influence religieuse touche d’autres espaces où se joue le développement de l’enfant et de l’adolescent : notamment les structures d’accueil. Comment les organisations laïques permettent-elles de protéger les jeunes des assignations identitaires et du prosélytisme ? Tour d’horizon laïque.

Interview de Anne Beghin, coordinatrice de l’école de devoirs « La Fabrique de soi » (FDS), de Clément Gourdain, animateur « citoyen et jeunesse » à la FDS et coordinateur Brabant wallon de Laïcitad2 et de Carla Gillespie, coordinatrice de l’Association jeunesse pour l’interaction et la libre expérience (AJILE)

À Tubize, comment La Fabrique de soi (FDS) tente-t-elle de protéger les jeunes des assignations identitaires et du prosélytisme ?

Anne Beghin : Nous accueillons des enfants de toutes origines et de toutes croyances. Cette diversité s’exprime parfois dans leurs comportements, voire dans leurs paroles. Dès leur plus jeune âge, certains posent des questions liées à leur pratique religieuse. Par exemple, lorsqu’on leur propose une collation, ils (les jeunes de confession musulmane, NDLR) demandent si elle est halal. Cette inquiétude s’observe très souvent. Cela traduit dans certains cas une forme d’insécurité de l’enfant, ou encore une forme de distance entre le milieu extérieur et le milieu familial. D’autres expriment des réactions liées à des contextes culturels ou géopolitiques. Je pense, entre autres, à un jeune qui a volontairement abîmé l’emplacement d’Israël sur une carte du monde. La religion peut aussi influencer la perception qu’ils peuvent avoir de certaines activités proposées. Lors d’un atelier collage à partir de magazines, des enfants ont été très gênés face à une image figurant un corps nu, associé, selon eux, au péché. Les représentations négatives de la place de la femme reviennent également régulièrement dans leurs propos, souvent influencées par un modèle éducatif plus traditionnel. Ponctuellement, nous constatons la banalisation de propos racistes, sexistes ou encore homophobes. Pour remédier en partie à toutes ces observations, nous offrons un service d’écoute psychologique hebdomadaire gratuit pour enfants et adolescents. Nous devons, au préalable, avoir l’accord des parents afin que l’enfant puisse, seul, demander une rencontre avec le psychologue. Nous faisons parfois face à des réticences ou à des peurs de la part des parents, bien souvent liées à leur culture, à leur identité, voire à leurs croyances religieuses, non loin de celles exprimées lors de l’affaire ÉVRAS. Il n’est pas rare que dans l’équipe des tutrices de La FDS l’une ou l’autre porte le foulard. Nous lui expliquons, dès lors, pourquoi ici nous demandons l’absence de tous signes religieux ou politiques. Il arrive donc que certaines refusent d’intégrer le projet, alors qu’elles correspondent parfaitement au profil recherché. Cela pose évidemment des questions. Dans ce contexte, notre rôle est de toujours proposer une école de devoirs avec un cadre neutre, inclusif et sécurisant. Nous respectons les pratiques et convictions de chacun, tout en veillant à ce qu’aucun enfant ni adulte n’impose ses idées aux autres, par respect du vivre « tous » ensemble.

L’assignation identitaire ou le prosélytisme est-il un sujet important pour les jeunes ?

Clément Gourdain : Lors de la colophilo, ce sont les jeunes qui choisissent les sujets dont ils veulent parler. L’assignation identitaire et le prosélytisme ne sont pas des thématiques qu’ils ont souhaité aborder avec nous de front. Le public visé par Laïcitad3 est composé de jeunes entre 14 et 18 ans, qui se trouvent quelque part déjà dans le giron de la laïcité institutionnalisée et peut-être déjà sensibilisés à ces sujets. Laïcitad est un séjour laïque. On n’y porte pas de regard sur une religion en particulier. Les jeunes doivent venir sans préjugés, même si c’est illusoire. Je pense, par exemple, à ceux qui viennent plus spécifiquement de la province de Namur ou de celle du Luxembourg, plus pieuses que celle du Brabant wallon. Est-ce qu’ils sont confrontés à un rapport plus décomplexé au christianisme ou au catholicisme, par rapport à de jeunes Brabançons ? Je ne sais pas. En tout cas, la majorité du groupe que nous avons eu lors de l’édition 2025 se trouve dans l’enseignement officiel et suit le cours de philosophie et citoyenneté (CPC). Certains suivent même le cours de morale laïque. Ils ont déjà pu y avoir des échanges concernant leur rapport à la religion. Mais en y réfléchissant, on est peut-être passé à côté d’un sujet. Cela reste tout de même intéressant qu’ils choisissent de ne pas mettre la religion sur le tapis, alors que c’est un sujet très présent au sein de la société actuelle. Je me dois désormais de leur poser la question et, s’ils le décident, d’en parler avec eux.

Selon les jeunes, les religions sont-elles de notre temps ? Et comment parvenez vous à leur insuffler une dose de laïcité ?

Carla Gillespie : D’après une majorité d’entre eux, elles sont de notre temps. C’est d’ailleurs un constat important que nous avons pu établir à AJILE. Les combats menés par les laïques dans un but de sécularisation ont conduit, aujourd’hui, à une séparation effective des Églises et de l’État. Mais ce qu’apportait la religion était de l’ordre des repères moraux, des valeurs, de la communauté. Lorsque la séparation fut effective et que la religion perdit son aura d’antan, le vide fut remplacé par autre chose : le libéralisme (dans son aspect économique, NDLR) et le capitalisme. Là où l’esprit de communauté était plus présent auparavant au travers de la religion, le capitalisme, lui, promeut le « chacun pour soi ». En ce sens, je trouve cela logique que certains jeunes se retournent avec beaucoup plus de force vers la religion. Car elle leur dit, par le biais du dogme, qu’avec une action pieuse, leur avenir sera bon. Forcément, elle les rassure. C’est encore plus vrai pour les jeunes de confession musulmane. L’islam leur permet de véritablement ancrer des valeurs (communauté, entraide, souci de l’autre) que les anciens ont pu connaître auparavant dans leur pays d’origine et que la société belge ne leur propose pas ou plus. Malgré nos faibles moyens et le peu de temps que nous avons avec les jeunes, nous essayons, à AJILE, d’apporter un cadre d’application de la laïcité directe. C’est-à-dire que, lors de nos activités, ils doivent avant tout respecter les croyances de chacun pour qu’un débat d’idées soit possible. Là, seulement un enrichissement mutuel peut être envisageable. À la fin de chaque cycle, nous leur posons la question : est-ce que vous avez apprécié ce cadre ? Est-ce qu’il vous a apporté quelque chose d’autre que vous n’avez pas l’habitude de vivre ? Si la réponse est oui, une autre question leur est posée : est-ce que vous désirez une société qui ressemble à ce cadre vécu en activité ? Si la réponse est de nouveau positive, nous les invitons à se battre contre l’intolérance et les idées préconçues. En faisant cela, nous ne leur imposons évidemment rien. Nous cherchons juste à (re) créer une base de valeurs avec tout le monde et surtout avec les jeunes. Ce qui est l’un des enjeux fondamentaux de la laïcité, à mon sens.

Sources :

1 Article tiré du magazine Espace de Libertés n°523, automne 2025. À retrouver en intégralité sur le site www.edl.laicite.be
2 Sorte de colonie de vacances laïque et libre-exaministe menée par Laïcité Brabant wallon, le CAL Luxembourg et le CAL Namur.
3 Projet qui rassemble des jeunes de 15 à 18 ans et qui propose des activités éducatives, citoyennes et culturelles fondées sur
les valeurs de la laïcité, de la solidarité, de l’égalité et de l’esprit critique.

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