De la prison au débat citoyen : immersion à Forest pour questionner le sens de l’enfermement

De la prison au débat citoyen : immersion à Forest pour questionner le sens de l’enfermement

Le 12 mai dernier, par l’intermédiaire du Service Laïque d’Action Citoyenne (SLAC), un petit groupe de participant·es issu·es du Brabant wallon a franchi les lourdes portes de l’ancienne prison de Forest (Bruxelles). Cette dernière a fermé ses portes en novembre 2022 et est devenue depuis quelques mois un musée pédagogique, à l’initiative de l’ASBL 9m². Plus que la simple découverte patrimoniale des lieux, cette visite a pour but d’ouvrir une réflexion plus large sur le système pénal belge, les réalités de l’enfermement et les perspectives portées notamment par les courants réductionniste et abolitionniste.

Guidés ce jour-là par par Manuel Lambert, conseiller juridique à la Ligue des droits humains, François, visiteur de prison, et Tahar Elhamdaoui, ancien détenu aujourd’hui engagé dans l’accompagnement à la réinsertion[1], le petit groupe issu de la jeune province a réalisé ce jour-là une véritable plongée dans l’univers carcéral qui s’est révélée aussi marquante qu’interpellante.

Un bâtiment qui raconte l’histoire de la peine

Avant même d’aborder les enjeux contemporains de la prison, le lieu impressionne. Construite en 1910, son architecture en étoile à quatre à branches (deux petites et deux grandes ailes) applique strictement le modèle cellulaire et panoptique prôné par l’inspecteur général des prison Édouard Ducpétiaux. L’architecture monumentale a été pensée pour permettre à la fois l’isolement et la surveillance.

Aujourd’hui fermée depuis le transfert des détenus vers la prison de Haren en novembre 2022, l’ancienne prison porte les traces du temps qui passe. Les couloirs sont silencieux, les cellules vides, même si on y constate encore les stigmates des années d’occupation (affiches, messages, tags, souillures…). Le froid des murs, les peintures écaillées, les traces d’humidité et la présence désormais familière des pigeons – et même d’un faucon – rappellent qu’un bâtiment abandonné peut rapidement devenir insalubre.

Cette atmosphère pesante contribue à la force pédagogique du projet porté par l’ASLB 9m² qui a mené plus de trois ans de plaidoyer pour obtenir l’accès au site. Créée en 2022 par des citoyen·nes, des chercheur·ses, d’anciens détenus, la Ligue des droits humains ainsi que l’Observatoire International des Prisons (OIP Belgique), l’association ambitionne de faire de cette ancienne prison un espace de réflexion critique sur les politiques d’enfermement.

Derrière les murs, une réalité bien actuelle

Si l’ancienne prison de Forest est désormais vide de ses détenus et travailleur·ses, la question de la surpopulation carcérale et des conditions déplorables de séjour ainsi que de travail sont plus que jamais d’actualité. Les chiffres en la matière parlent d’eux-mêmes. À l’été 2025, les prisons belges comptaient plus de 13 000 détenus pour environ 11 000 places disponibles[2], soit un taux d’occupation dépassant largement les capacités théoriques du parc pénitentiaire. Plusieurs centaines de personnes dormaient sur un matelas posé à même le sol. A peine un an plus tard, la situation s’est encore empirée : en avril 2026, 750 détenus étaient privés de lit et dormaient à même le sol selon le syndicat CGSP-ACOD[3].

Une situation qui ne fait qu’empirer depuis des années. Il faut remonter au 25 novembre 2014, date à laquelle « la Belgique est condamnée pour la première fois en raison de la surpopulation et les conditions de détention indignes qui ont cours dans ses prisons »[4]. Cette situation est régulièrement dénoncée par les instances de surveillance, les associations de défense des droits humains et le Conseil de l’Europe. Fin 2024 encore, le Comité des ministres du Conseil de l’Europe exprimait sa profonde préoccupation face à l’augmentation continue de la population carcérale belge et appelait les autorités à privilégier une réduction durable du nombre de détenus plutôt qu’une simple augmentation des capacités de détention.

Autre réalité souvent méconnue : une part importante de la population carcérale (36%) est constituée de personnes en détention préventive, c’est-à-dire encore non condamnées de manière définitive[5]. Le taux de suicides en prison y est par ailleurs relativement élevé (14,3 pour 10.000 détenus), la médiane européenne étant de 5,3 suicides pour 10.000 détenus[6].

Pour l’ASBL 9m², ces chiffres invitent à poser une question essentielle : la prison est-elle devenue une réponse automatique à des problèmes sociaux, sanitaires ou judiciaires qui nécessiteraient d’autres formes d’intervention ?

Le témoignage comme outil de réflexion

L’un des moments les plus forts de la matinée fut sans doute l’intervention de Tahar Elhamdaoui. Ancien détenu, il a partagé son expérience de l’enfermement mais aussi les difficultés qui suivent la sortie : trouver un logement, accéder à l’emploi, renouer des liens sociaux, reconstruire une confiance souvent fragilisée. Son parcours rappelle une réalité fréquemment soulignée par les chercheur·ses et les associations : la prison ne s’arrête pas aux murs de l’établissement. Elle produit des effets durables sur les personnes détenues, leurs perspectives de réinsertion mais également sur leurs proches et leurs familles.

Réductionnisme pénal : la position du Centre d’Action Laïque

Cette réflexion rejoint les positions défendues par le Centre d’Action Laïque dans son mémorandum 2024. Le CAL y plaide explicitement pour une politique pénale réductionniste, c’est-à-dire visant à faire de l’emprisonnement l’ultime recours plutôt que la réponse de référence.

Selon le mouvement laïque, la surpopulation carcérale ne résulte pas mécaniquement d’une hausse de la criminalité mais d’un recours excessif à la détention préventive et à la peine de prison. Le CAL estime de ce fait que la construction de nouvelles prisons ne constitue pas une solution durable et appelle au développement de mesures alternatives, telles que la surveillance électronique, les peines autonomes, les dispositifs de justice restauratrice ou encore les structures de détention à plus petite échelle. Le Centre d’Action Laïque insiste également sur la nécessité de garantir des conditions de détention conformes aux droits fondamentaux et de renforcer les dispositifs favorisant la réinsertion. L’objectif affiché est double : préserver la dignité humaine et réduire les risques de récidive.

Une visite qui ouvre plus de questions qu’elle n’y répond

L’animation qui a suivi la visite a permis aux participant·es d’explorer une autre approche de la justice pénale : celle, plus radicale, du mouvement abolitionniste. Ce dernier interroge la légitimité même du recours à la prison comme institution centrale de sanction. Le mouvement abolitionniste prône de ce fait la suppression totale du système pénal. Il critique l’incarcération comme étant inefficace et propose de la remplacer par des mécanismes de justice réparatrice et de transformation sociale.

Sans imposer de conclusion, la journée a démontré la pertinence d’un espace tel que celui proposé par 9m². Là où les prisons sont habituellement invisibles aux yeux du grand public, l’ancienne prison de Forest permet de rendre tangible une réalité souvent méconnue. En quittant les lieux, chacun·e a pu emporter avec lui·elle l’image d’un bâtiment impressionnant mais aussi une interrogation fondamentale : face aux défis de la sécurité, de la justice et de la cohésion sociale, la prison est-elle encore et toujours la réponse la plus adéquate ?

Actuellement, une partie du bâtiment de l’ancienne prison de Forest est classé mais 9m² ne sait pas encore quel avenir la Régie des bâtiments – qui en est propriétaire – réservera au site à court et moyen terme.

Envie de bénéficier d’une excursion citoyenne de ce type avec vos publics et/ou équipes ? L’équipe du SLAC se tient à votre disposition ! N’hésitez pas à nous contacter via l’email eventsbw@laicite.net

Auteur : Annabelle Duaut – Coordinatrice du Service Laïque d’Action Citoyenne (SLAC)

[1] A  travers le Collectif Désistance : www.desistance.be

[2] « Belgique : nouveau record avec plus de 13.100 détenus, dont 320 dorment sur un matelas à terre », site de la RTBF, agence Belga, 24/6/2025.

[3] « Surpopulation carcérale : 750 détenus dorment au sol en Belgique », Le Soir, agence Belga, le 15/4/2026.

[4] « Surpopulation carcérale : d’une loi d’urgence pour les prisons à l’urgence d’une réflexion au sujet de l’emprisonnement », Conseil central de surveillance pénitentiaire, Tribune du 17/7/2025.

[5] La population pénitentiaire se répartit approximativement comme suit : 55% de condamnés, 36% de personnes en détention préventive et 9% d’internés, soit des personnes atteintes de troubles psychiatriques ayant commis un délit ou un crime. Source : « Faisons le point sur les prisons ! », www.police.be, le 24/4/2024.

[6] « Surpopulation carcérale : les prisons belges parmi les plus surpeuplées en Europe », site de la RTBF, agence Belga, le 6/6/2024.

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