« Nourrir Court-Saint-Etienne ». Le défi : allier social et réflexion sur la transition alimentaire

Annabelle Duaut

Parce que, chaque jour, nous constatons les effets délétères du dérèglement climatique (inondations, canicule, sécheresse…), nous savons également que ce sont les groupes de population les plus vulnérables (personnes en situation de précarité – pauvreté, personnes âgées, migrant.es…) et fragiles à différents niveaux (socio-économique, santé, avec peu ou sans réseau social…) qui seront – et sont déjà – les premières personnes à être impactées. Dans ce contexte truffé d’enjeux sociétaux, Laïcité Brabant wallon, en partenariat avec le CIEPBW, mettra sur pied fin avril la première édition de « Nourrir Court-Saint-Etienne » avec une quinzaine de partenaires locaux. L’envie ? Faire rimer justice sociale et lutte contre les atteintes à l’environnement.

Déjà présents aux quatre coins de la Belgique depuis cinq ans, les festivals « Nourrir » s’interrogent sur le thème de la transition alimentaire, sociale et écologique. Chaque territoire possède ses particularités et thématiques propres qui peuvent aller de l’accès à la terre agricole à l’agroécologie en passant par la sécurité sociale alimentaire. L’initiative « Nourrir » est née au cœur de la cité ardente, sous l’impulsion d’Alexis Garcia et Charles Culot en 2017 autour de la pièce de théâtre « Nourrir l’Humanité c’est un métier ».

Aux origines de la petite graine « Nourrir »

2011. En pleine crise du lait. Il règne un profond malaise au sein des fermes où le nombre de suicides ne fait qu’augmenter. Charles Culot, fils d’agriculteurs mais aussi comédien engagé décide alors de consacrer son travail de fin d’études aux enjeux liés à la disparition de l’agriculture familiale et aux changements nécessaires pour l’éviter. Charles s’essaie au théâtre documentaire avec sa comparse Valérie Gimenez, future partenaire de scène, en réalisant un travail journalistique poussé. Tous les deux retournent notamment dans la région natale de Charles et s’entretiennent avec une soixantaine d’agriculteurs à leur domicile, souvent à la table de la cuisine familiale. Dans l’optique de s’approprier le sujet, ils consultent des ouvrages documentaires, des articles de presse, entreprennent des interviews de syndicats agricoles, de citoyens, de politiques, de personnalités du monde académique. Un travail incontournable selon eux pour être capables de défendre pleinement le sujet en acquérant une certaine expertise et, surtout, transmettre la parole de celles et ceux dont la voix est trop peu souvent audible. Par la suite, Charles et Valérie s’associent à Alexis Garcia, metteur en scène liégeois, qui accroche directement à leur projet, interloqué par sa propre méconnaissance du sujet. Ensemble, ils créent la Compagnie Art & Tça ainsi que leur toute première pièce « Nourrir l’Humanité c’est un métier ». Nous sommes en 2012. La pièce dresse le constat d’une situation agricole catastrophique : partout, les petites et moyennes exploitations agricoles disparaissent au profit des grosses exploitations agro- industrielles. Des drames se jouent au sein des fermes souvent dans le silence le plus total de nos médias et de nos politiques1. La pièce a été jouée près de 400 fois en Belgique, au Luxembourg, en France et en Suisse et été primée à de nombreuses reprises2. Elle a été jouée dans des lieux très variés (grandes villes, scènes de théâtre nationales, villages, écoles, granges de ferme…). A la fin de la pièce, les interprètes échangent systématiquement avec le public. « Notre souhait va au-delà d’un désir de théâtre »3, expliquent-ils. « Chacune de nos créations est réalisée en lien étroit avec le milieu associatif dans le souhait de devenir, au-delà d’une oeuvre théâtrale, un réel outil pédagogique au service du citoyen »4. Quelques années plus tard, en 2016, désireux de donner de l’ampleur à leur pièce, Charles et Alexis rassemblent quelques acteurs clés au sein de la Cité Ardente. Le terrain étant déjà suffisamment fertile, de discussions en réflexions est née l’idée d’organiser un festival de la transition alimentaire durant trois semaines. Le nom fut rapidement trouvé : « Nourrir Liège » était né.

Un programme attentif aux publics fragilisés

Selon l’Organisation des Nations Unies (ONU), « le droit à l’alimentation est le droit d’avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit aux moyens d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne »5. Alors que le droit à l’alimentation6 envisage l’accès à la nourriture, non pas comme un besoin, mais comme un droit, il est primordial de s’interroger sur l’accès réel, pratique, concret, des populations en situation de précarité à l’alimentation, leur permettant par-là même de vivre dignement. Et pour cause : le virage que notre société devra ou est déjà en train d’amorcer ne peut – ne pourra se permettre d’en laisser quelques-uns (comprendre les plus fragilisés) sur le bord de la route. D’où l’importance de la notion de justice sociale lorsqu’on parle de droit à l’alimentation, certains parlant même de justice agri-alimentaire. C’est notamment le cas de la Cité de l’agriculture, une association basée à Marseille qui oeuvre pour une transition écologique vitale de la société vers un modèle plus sobre, plus sain, plus juste. D’après cette ASBL, « la justice agri-alimentaire est à la fois un mouvement social, un concept théorique et un objectif opérationnel. Elle se trouve à la croisée de la justice alimentaire, dénonçant les inégalités structurelles et socio-spatiales d’accès à une alimentation saine et bonne, et de la justice socio-économique agricole, soulignant les difficultés que peuvent vivre les producteurs agricoles paupérisés et marginalisés »7. Ainsi, la justice agri-alimentaire a pour but de donner un pouvoir d’action à des publics défavorisés pour consommer des aliments sains, bons et accessibles, produits par des agriculteurs valorisés dans leur travail et dignement rémunérés.

Dans le cadre de « Nourrir Court-Saint-Etienne », il nous a semblé de ce fait intéressant et pertinent d’inclure des personnes en situation de précarité dans cette réflexion autour de la transition alimentaire, sociale et écologique afin de ne pas toucher que des personnes déjà sensibilisées par cette question. Pour ce premier « Nourrir Court-Saint-Etienne » qui aura lieu du 22 au 26 avril, une quinzaine de partenaires locaux se sont mobilisés pour organiser des activités aux quatre coins de la commune stéphanoise. « Nourrir Court-Saint-Etienne » vise à donner un coup de projecteur sur les initiatives sociales et alimentaires qui existent déjà mais aussi à les enrichir voire à les renforcer en faveur de systèmes alimentaires agro- écologiques et solidaires. Le festival rassemble de ce fait des partenaires issus du monde associatif, social, culturel, agricole, politique ou encore de l’aide alimentaire. Locomotives de la dynamique « Nourrir Court-Saint-Etienne », Laïcité Brabant wallon et le CIEP Brabant wallon ont souhaité faire de cette semaine un moment d’information, de sensibilisation, de rencontre et de débat autour de la transition alimentaire, sans perdre de vue la question de la précarité qui va grandissante depuis quelques années, y compris au sein de notre province réputée pour être cossue.

Ouvert à de nombreux moments au grand public, « Nourrir Court-Saint- Etienne » accordera en parallèle une attention particulière aux publics fragilisés avec l’envie, in fine, de mixer dès que cela s’avèrera possible et pertinent différents types de publics afin de susciter la rencontre et le dialogue. Au programme : spectacle, conférences, débats, ateliers de cuisine, balade autour des plantes sauvages comestibles, repas solidaire, projection de films, etc.

Parce que nous pensons qu’il est temps plus que jamais de hisser haut les valeurs de la solidarité, du vivre ensemble et, même mieux, du faire ensemble. Pour une société plus fraternelle où le lien social et le bien manger retrouveront leurs lettres de noblesse.

L’intégralité du programme de la semaine est à retrouver sur : www.nourrir-humanite.org/festival/court-saint-etienne-2025

Source:

1 Informations issues du document « Quand une pièce de théâtre fait naître un festival », Ceinture Aliment’Terre Liégeoise, 2023.
2 La pièce a reçu le Prix de la critique 2014 Catégorie « Meilleure découverte », le 2ème Prix européen « Communication Innovante » au PAC Award en 2014, le Prix spécial « Climat » au Festival Off d’Avignon en 2015, le label d’utilité publique Région Bruxelles Capitale en 2016.
3 « Quand une pièce de théâtre fait naître un festival », Ceinture Aliment’Terre Liégeoise, 2023.
4 Idem.
5 « À propos du droit à l’alimentation et des droits de l’homme – Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation », site des Nations Unies.
6 Le droit à l’alimentation a été consacré dans l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH), en 1948. Mais c’est en 1966, avec le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), que le droit à l’alimentation est reconnu de manière plus précise.
7 « Qu’est-ce que la justice agri-alimentaire ? », site de la Cité de l’agriculture, 26/09/2022.

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